Blue note a connu des périodes distinctes même si elles se sont relativement enchevêtrées. Cela depuis les enregistrements « old style » du tout début qui ont culminé avec la magnifique série des sidney bechet.
Parmi ces périodes une des plus intéressantes est celle du début des années 60.
en effet, à cette époque, blue note sortira plusieurs enregistrements majeurs qui sont devenus des classiques de la musique de jazz enregistrée. Ces disques sont assez nombreux mais j'en retiens trois aujourd'hui, dont certains ne sont pas les plus connus, mais assez révélateurs du style blue note de cette période.



Ces trois disques ont quelques points communs:
tout d'abord la présence de Tony Williams à la batterie. Âgé de 18 ans à l'époque et membre depuis quelques mois de la nouvelle formation de miles, tony apporte une conception nouvelle de l'instrument, en rupture avec ses grands prédécesseurs comme philly joe. Inspiré vraisemblablement à l'origine par alan dawson avec qui il avait pris des leçons, tony joue d'une façon totalement libre, le tempo étant suggéré plutôt que marqué.
Pourtant on est loin des folies du free jazz radical, et la pulsation propre à cette musique est toujours présente. A bien des égards le « solo de batterie » est généralement un exercice pénible et très souvent sans aucune signification musicale. Avec tony, tout au contraire, l'architecture de ses interventions possède toujours à cette époque un sens musical très profond.
Pour ma part c'est sa meilleure période; son évolution vers le jazz-rock avec le « lifetime » est, avec le recul, très en deçà . Plus tard il reviendra à un style de batterie plus conventionnel, où il sera magnifique, notamment dans les trios avec hank jones. Mais on ne retrouvera plus jamais le tony de cette époque, rimbaud de la batterie.
l'autre musicien commun , et dont l'évolution sera assez semblable à celle de tony williams, est bobby hutcherson qui, à l'époque, développe un jeu d'une très grande originalité, à base d'accords « flottants » comme accompagnateur et, en solo, proche d'eric dolphy par l'utilisation de larges intervalles et une sonorité littéralement inouïe. L'évolution ultérieure sera pour lui aussi, vers un retour à un jeu plus traditionnel et plus chaleureux, avec harold land notamment.
Dans 2 disques sur 3 c'est richard davis le bassiste, en osmose parfaite avec l'esthétique de ces enregistrements ( bob cranshaw est évidemment beaucoup moins à sa place avec grachan moncur ).
Eric dolphy est également présent sur 2 enregistrements dont évidemment le chef d'oeuvre « out to lunch ».
Véritable testament musical d'eric ( enregistré en février 64, eric dolphy disparaîtra en juin de la même année ). Il n'y a plus rien de nouveau à dire sur ce disque qui est LA perle de toute discothèque digne de ce nom. J'avais acheté ce disque dès son édition en france et ça a été un choc même si à l'époque ma culture jazzique était encore embryonnaire .
La musique d' out to lunch n'est pas « abstraite » ou intellectuelle mais touche directement l'auditeur par sa puissance et son originalité, non dépassées à ce jour. Avec la pochette de reid miles . si vous ne devez posséder qu'un seul disque blue note ou qu'un seul disque d'eric dolphy, ne cherchez plus c'est celui là !
l'autre point commun à ces trois disques est la présence, aux côtés de novateurs résolus, de musiciens plus traditionnellement hard bop de l'écurie blue note.
Kenny dorham chez andrew hill ( quoique kenny ne soit pas vraiment un vrai « blue note man ) . Kenny est sans doute le plus conservateur de tous les musiciens intervenant dans les 3 disques. Mais c'est un grand musicien.
Freddie hubbard chez dolphy. Si hubbard flirtera avec l'avant garde ( du « free jazz » de coleman avec dolphy à bien d'autres tentatives ) il reste fondamentalement un héritier de clifford, son évolution ultérieure chez CTI, même si les préoccupations commerciales ne sont pas absentes, le prouve.
Tout comme lee morgan, qui se frottera fréquemment à cette « new thing « mais qui n'y sera jamais réellement à l'aise. Il est intéressant de noter que lee joue avec grachan dans « evolution » en novembre 63 mais qu'il enregistrera un mois plus tard « the sidewinder » qui sera un hit, y compris dans les juke box, et servira de fond sonore à la pub télé de chrysler !
Enfin, toujours dans « evolution » , jackie Mc lean. En fait, si jackie est bien un bopper qui a déjà une carrière significative derrière lui, il n'a que 33 ans à l'époque ( et se trouve plus jeune que dolphy ! ). Par ailleurs , avec « let freedom ring « en 62 puis « destination out » en en septembre 63 ( déjà avec hutcherson et moncur ) , Mc lean a commencé une évolution qui le mènera jusqu'au « new & old gospel » de 67 avec ornette himself...à la trompette ( réédité actuellement ).
ces trois disques sont donc représentatifs de l'esthétique nouvelle de blue note à l'époque ; rendue possible par le goût sincère du producteur alfred lion pour cette musique ( il n'y a aucun « coup » marketing » derrière tout ça, ces enregistrements n'auront d'ailleurs à l'époque que des chiffres de ventes ridiculement faibles )
dans le même temps blue note ne pouvait ignorer ce qui se passait ailleurs . Ornette coleman dès la fin des années 50 chez contemporary; évidemment coltrane chez impulse et la « nouvelle chose » qui arrivait chez d'improbables petits labels comme celui d' ESP fondé la même année et qui enregistrera la première production d' albert ayler ou pharoah sanders.
Enfin, le contexte social et culturel est en train de changer radicalement. Nous sommes fin 63 début 64. Pour fixer les idées et la chronologie rappelons que le célèbre discours de martin luther king « I have a dream » date du mois d'août 63.
j'ai d'ailleurs longtemps cru que le titre du disque de Mc lean « let freedom ring » était inspiré par ce discours qui contient cette incantation ( en fait c'est impossible puisque Mc lean l'a enregistré en mars 62 ). 
le contexte change pour la communauté afro américaine. La musique va également changer avec une rupture, beaucoup plus radicale que celle imprimée par le be bop, entre musique noire « savante » et musique populaire ( fini le temps où duke jouait pour les danseurs ). Le jazz va subir cela en se radicalisant musicalement et en se coupant définitivement du large public afro américain qui se tournera vers james brown, version hard, ou tamla motown, version soft.
Les disques d'aujourd'hui sont très révélateurs puisqu'ils mêlent des musiciens plus traditionnels à des avants gardistes, gardent une forme encore proche du bop ( cf par exemple les riffs de « the coaster » de grachan moncur ) et conservent une certaine lisibilité. Mais c'est le chant du cygne que le free va tuer ( pas le cygne, pauvre bête ,mais le jazz ) et qui resurgira, académisé en musique de répertoire avec winton marsalis et consorts ( non consort ,n'est pas un musicien !).
bon, j'ai été bien sérieux et passablement ennuyeux ce soir. Pour vous détendre je vous reparle un peu du capitaine corcoran...
d'abord c'est trouvable, réédité au serpent à plume :

ensuite je vous signale que « les aventures du capitaine corcoran » ont été publiées en BD par le journal « l'Humanité » ( hé oui ) entre 1954 et 1955 ( ça devait bien valoir Pif le chien pour ceux qui s'en souviennent !) .Il existe même une version allemande. Ach !

Allez tient, je vous donne le pitch et on n'en parle plus jamais de corcoran !
1856. L'Académie des sciences de Lyon doit choisir l'explorateur qui lui apportera le Gouroukamrata, premier livre sacré des Hindous. Le capitaine Corcoran, intrépide corsaire breton, âgé de 25 ans, se présente. Il est agréé. Ainsi commence l'un des romans les plus lus du XIXe siècle. Enchaînement trépidant d'exploits fantastiques contre les Anglais en Inde au service du maharadjah de Baghavapour, dont le héros épousera la fille et recueillera la succession, avant de réformer l'Etat et d'abdiquer en proclamant la République des Mahrattes et de se retirer dans une île du Pacifique. Il y a beaucoup de Voltaire et du Jules Verne dans ce récit ébouriffant, d'une verve et d'une gaieté constantes .
enfin , pour mettre un terme à tout ça, un dernier extrait du dictionnaire des idées reçues de flaubert :
ÉPINARDS: Sont le balai de l’estomac.Ne jamais rater la phrase
célèbre de Prudhomme: «Je ne les aime pas,j’en suis bien aise,
car si je les aimais,j’en mangerai et je ne puis pas les
souffrir.» (Il y en a qui trouveront cela parfaitement logique et
qui ne riront pas).
Ce qui est amusant c'est que, dans mon film culte « pierrot le fou » de JL Godard, jean paul belmondo dit cela à anna karina. Benoîtement j'avais toujours pensé que cette phrase était de maître godard lui même, qui sait parfois, quoique suisse, être malicieux. Bien que je lutes ( je lusses ? )antérieurement le flaubert j'avais du sauter la citation. Maintenant qui est prudhomme ? Sully ? Je suppose mais comment savoir. Je ne vais quand même pas me taper tout sully prud'homme. Vous voyez où ça mène le blog !
3 commentaires:
Alors là Gaston bravo !!!
Tu viens de citer une période que j'adore, et quelques disques dont je suis fou (particulièrement Let Freedom Ring).
Et je suis quasiment d'accord sur ce que tu dis ensuite sur le free.
Je rajouterai juste un disque pour lequel j'ai une affection particulière : "Out Front", de Booker Little, avec Eric Dolphy et Max Roach.
Et comme Pierrot le Fou est aussi un de mes films cultes...
Comme quoi il ne reste plus que le rap entre nous...
tu as tout à fait raison mais out front n'est pas un blue note ( ce qui était rédibitoire ( doit y avoir un "h" quelque part ! ) mais un candid, ce qui n'est pas mal ...
J'en avais oublié que tu parlais de disques Blue Note...
Enregistrer un commentaire