Pourquoi ce goût immodéré pour l'ami hank ? Qu'a t il de si exceptionnel ?
On va essayer ensemble de mettre ça au clair. Oui docteur, je m'allonge comme d'habitude.

Revenons à la genèse de l'histoire. La première fois où le nom de mobley m'a interpellé, ça devait être fin 1968, année peu commune je vous le concède. Avec quelques camarades du même age, c'est à dire n'ayant dépassé la vingtième année que de ce qu'il faut pour ne pas s'en laisser compter, nous avions gravement, après avoir, vaillamment s'entend, participé aux « évènements », décidé de faire don de notre personne à la révolution pour faire entendre aux masses l'écho de la grande musique afro américaine, le jazz puisqu'il faut l'appeler par son nom.
l'esprit gavé des lectures des magazines de jazz de l'époque ( tous, spécialement jazz hot contrôlé efficacement par un détachement de la gauche prolétarienne en la personne de michel le bris ) et de quelques autres lectures à vocation encyclopédique, nous avions du jazz une absolue connaissance livresque à défaut d'un tour de main insoupçonnable...
quoiqu'il en soit nous organisions ( avec il faut le dire essentiellement l'argent des contribuables, extorqué de haute lutte auprès des édiles locaux, terrorisés à l'époque à l'idée de ne pas être dans le coup des temps qui changeaient ) des concerts de jazz. Donc , en cette fin de cette merveilleuse année 68 – enfin chacun avec le recul en pense ce qu'il veut, mais nous avions 20 ans et nous ne laisserons personne dire que c'est le plus bel age de la vie etc etc - un concert était programmé et, sur les conseils avisés de maurice cullaz , notre choix s'était porté sur johnny griffin.Une supposée et usurpée pratique de l'anglais m'avait fait désigner pour l'aller accueillir.
Les premiers mots de JG ne furent pas pour une fois un truc commençant par « fucking » mais « est ce que hank mobley est ici ce soir ? « . Ma physionomie a du refléter une réponse du genre « Hank qui ? « et celle de griffin ensuite un truc du genre « laisse tomber, fucking... »
de fait si le nom de hank ne m'était pas inconnu de par mes lectures diverses par contre j'ignorais qui il était réellement et surtout qu'il se trouvait en france à l'époque , ce qui explique à posteriori pourquoi griffin, sans doute abusé par un renseignement erroné, croyait que mobley était dans le coup de ce concert.
Ma deuxième occasion de rencontre avec l'oeuvre de mobley a été un peu plus sérieuse.
Assez peu de temps après,un anglais amateur de jazz, à l'occasion de vacances annuelles en france, avait fait ma connaissance et, du coup, j'avais fait la sienne. Je ne sais qui avait débuté ce rituel mais nous nous envoyions régulièrement des disques censés ne pas être trouvables dans notre pays respectif. C'était tout bénéfice pour moi puisque à l 'époque les disques américains étaient très facile à trouver en angleterre. Donc un jour le facteur ( car à l'époque il y avait des facteurs figurez vous et pas seulement besancenot ) me livra ça :

un disque de hank mobley, excellent qui plus est mais quel disque d'hank ne l'est pas.
Croyez vous que j'eus à ce moment la révélation ? Comme saul à damas ? Pas du tout. Ce disque me parut très bien, swinguant et tout et je me délectais particulièrement du jeu de lee morgan, déjà bien repéré dans les disques des jazz messengers, de celui de Mcoy tyner, aura coltranienne oblige, et de la technique époustouflante de billy higgins. Bien sur il ne m'avait pas échappé que hank mobley était le leader mais..
bon il est tard je vous raconte pas ma vie, prenons un raccourci. C'est peu à peu, rééditions blue note après rééditions blue note, que je me suis pris d'admiration pour hank mobley. Les fureurs free apaisées, ou disparues, la grande histoire ( louis,duke, parker, lester ) enfin assimilée, les années si proches et si lointaines, la décade prodigieuse ( 55-65 ? ) pouvaient enfin nous revenir comme le mobilier design de la même époque que nous avons scandaleusement bradé à l'occasion de nos déménagements et que nous voyions réapparaître dans les salles des ventes à des prix incroyables.
Passons au concret. Qui était hank mobley ? Sur ce point nous avons peu de choses comparativement à d'autres musiciens. Aucune vidéo ( à ma connaissance ) ne nous montre le hank en action.pas de nica de koennigswater pour donner du piquant. Personnage à la vie mystérieuse ou en tout cas insuffisamment romantique pour donner des idées à des romanciers ou biographes ( comme miles ou chet ), hank a vécu dans l'ombre et seule sa musique nous reste en vérité.
Je vais quand même essayer de faire le point de ce que je sais de lui.
La jeunesse
Hank est né en georgie en 1930. en fait si la date a de l'importance, le lieu n'en n'a aucune puisque hank sera en fait élevé et passera sa jeunesse et ses débuts dans le New jersey, à Elisabeth exactement. En fait elisabeth est une grosse bourgade de 100 000 habitants banlieue très proche de Newark; pour fixer les idées newark est à new york ce que sarcelles ou evry sont à paris.
c'est donc newark que la formation d'hank aura pour cadre. C'est bien sur loin d'être sans importance.
Je vous vois vous grattant le crane en maugréant « bon sang Newark ça me dit quelque chose! « bien sur. En 1967, dans les quartiers noirs de Newark ont eu lieu les émeutes raciales les plus violentes que les états unis aient connues. A la suite d'une altercation entre un chauffeur de taxi noir et la police, les choses ont rapidement dégénéré entre cette dernière et la communauté noire. 26 personnes furent tuées, 1500 blessées, 1600 arrêtées et les dégâts furent estimés à 10 millions de dollars.

Certes à cette époque hank avait 37 ans et ne vivait plus à newark mais on peut imaginer dans quel cadre s'est déroulée sa jeunesse quelques années plus tôt.
Cette origine et la situation raciale aux états unis explique sans doute le fait, inimaginable aujourd'hui, que hank mobley n'ait, tout au long de sa carrière, joué exclusivement qu'avec des musiciens noirs. Deux exceptions si on s'en tient à sa discographie: Pepper adams pour un disque mais adams n'était il pas, musicalement en tout cas , un musicien noir ? Et une vague séance où il fait le pupitre avec gil evans, avatar de sa proximité sporadique avec miles.
On ne sait pas grand chose non plus de sa famille. Selon françois rené simon , sa grand mère Emma aurait été une pionnière de l'opéra noir et son oncle Dan un polyinstrumentiste. Selon d'autres sources sa grand mère était en fait organiste à l'église ( ce qui me semble plus vraisemblable mais le plus vraisemblable n'est pas toujours le plus vrai...) et l'oncle dan s'appellerait en fait dave. Retenons que :
hank mobley était black de chez black dans un coin du même black.
Hank mobley a eu la chance de naître dans une famille musicienne où la musique était très présente.
Son premier instrument , sans doute l'influence grande maternelle , a été le piano puis, à 16 ans sur les conseil de l'oncle ( dave? Dan ? ) il s'est mis au sax ténor. Notez bien que ce garçon devait bien avoir un père ( ça se fait ça non ? ) mais on n'en cause nulle part. Rien non plus sur le niveau socio-professionnelle de la famille mais bon , l'époque , newark...
le ténor donc ainsi que l'alto mais ce sera le ténor qui sera sa passion unique. Sur les conseil de l'oncle toujours, il écoutera lester young , don byas, sonny stitt et"Anyone who can swing and get a message across," ( interview de 1956 sur laquelle je n'arrive pas à mettre la main.. )
selon les uns hank a pris des leçons avec un professeur privé, selon d'autres il a appris seul.
Voilà ce que je sais de « l'enfance d'un chef « , avant ses réels débuts professionnels à 19 ans. Mais je ne vais pas vous raconter ça maintenant.
Suite au prochain numéro de gaspacho in the night où nous saurons enfin si hank mobley a fondé, avec d'autres, les jazz messengers, s'il a réellement joué avec duke ellington, s'il a été l'amant secret de cécilia sarkozy et enfin s'il sauvera le monde du péril atomique iranien.
A bientôt...
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